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Tendances

Antonin Tron et sa raison d'être : une entrevue d'Anja Aronowsky Cronberg

4 déc 2019

J’attache mon vélo au sien et j’entre dans le studio. Je dis bonjour à sa maman, à son partenaire et à plusieurs jeunes femmes absorbées par quelque chose d’important à l’écran. Il m’apporte un café — on a du lait, mentionne-t-il — et nous nous asseyons dans son petit bureau pour discuter. Quand je repars, j’essaie de tout embrasser du regard : les vêtements sur les portants et en piles, la robe Alaïa sur un mannequin, les images des collections passées épinglées au mur, ainsi que l’attention et la convivialité qui semblent animer toutes les personnes qui travaillent ici.

Pour moi, la durabilité environnementale, c'est la façon dont tu agis à tous les niveaux. C'est respecter chaque personne avec qui tu travailles, celle qui récolte les fibres comme celles qui travaillent dans tes bureaux. Je ne crois pas que la mode est «mauvaise» en soi. Elle est complexe. La vraie viabilité environnementale, c'est de réussir à y œuvrer de façon respectueuse et à échelle humaine. Je ne dis pas qu'Atlein y arrive, mais nous faisons de notre mieux. Par exemple, nous restons locaux en travaillant avec un atelier en France. C'est une réalité compliquée et je suis très partagé, comme beaucoup de gens aujourd'hui. Je ne pense pas que la solution soit de se sentir coupable d'aimer la mode. Nous avons un savoir-faire et une histoire de la mode formidables en Europe. Ils doivent être sauvegardés, mais le défi est de trouver comment le faire de façon moins dommageable. Évoluer ne signifie pas dire que j'ai raison et vous avez tort. Je ne crois pas que la solution soit de pointer du doigt qui que ce soit ou de penser que l'on va régler les choses en disant que seulement la mode haut de gamme est bonne et que tout le reste est nul. Je suis conscient que je fais des robes coûteuses. Donc, oui, je suis partagé. Je ne détiens pas la réponse. J'essaie de trouver une façon de travailler qui est respectueuse des gens et de l'environnement. C'est tout ce que nous pouvons faire : essayer, jusqu'au bout.

À bien des égards, c’est à ma mère que je dois ma conscience environnementale. Je me souviens des étés d’une chaleur accablante. Elle baissait les vitres de la voiture, nous disant qu’elle ne démarrerait pas la clim parce qu’elle était soucieuse de notre avenir. Et ça, c’était dans les années 90, vous savez. Les gens de l’époque ne parlaient pas d’environnement comme on le fait aujourd’hui. Je me suis toujours senti proche de la nature, même si j’ai grandi à Paris. Je surfe. Pas autant que j’aimerais, mais tout de même. J’ai toujours eu le sentiment que nous sommes tous connectés, tous un. Quand j’ai nommé ma compagnie, j’ai choisi Atlein comme un clin d’œil à l’océan Atlantique. J’ai toujours été super intéressé par la biologie et la zoologie. Je ne voyage plus autant parce que je suis conscient de l’impact environnemental que ça a, mais je voyageais beaucoup auparavant. J’ai une grande passion pour les primates, spécialement les grands singes. J’ai été dans plusieurs centres de conservation pour voir des gorilles des montagnes, des orangs-outans et des chimpanzés : à Sumatra, au Laos, en Ouganda, au Costa Rica. Voir un gorille des montagnes, c’est comme voir un dieu des montagnes : c’est presque mystique. Il y a tellement de nous en eux, et pourtant nous sommes si différents.

Apprendre qui écouter est l’une des choses les plus ardues, dans le travail et dans la vie. Pour moi, tout est plus clair quand je surfe. Surfer, c’est une belle analogie avec la vie en fait. Tu dois être attentif au sens du vent, analyser la mer pour attraper la meilleure vague. Quand elle arrive, tu dois être prêt à la prendre. Il faut être intuitif, se dire ça va être une bonne course. J’apprends encore. Atlein est un projet tellement personnel. Tout ce que j’ai va dans la compagnie, tout mon temps et chaque centime que je gagne. Ma maman, mon frère, mon copain — ils travaillent tous avec moi. Le nom reflète ce qui me touche le plus. Ça ne pourrait pas être plus intime, mais encore là je ne saurais pas comment le faire d’une quelconque autre façon.

On oublie que les gens qui travaillent dans l’ombre peuvent avoir l’impact le plus grand. Connaissez-vous le designer Patrick van Ommeslaeghe? Il n’est pas célèbre, mais il est tellement important. Il a travaillé chez Jil Sander avec Raf Simons et chez Loewe aussi. Son nom ne sera peut-être pas dans les livres, mais pour moi, c’est l’un des créateurs les plus importants des dernières décennies. Ses robes sont sur tous les mood boards. Pas besoin de gagner des millions ou d’être connu par tout le monde pour être important ou avoir une influence durable. On l’oublie parfois, maintenant que la mode est tellement liée à la célébrité. Je suis pareil. Je suis obsédé par le fait que nous n’ayons que 10 000 abonnés sur Instagram. Je sais que c’est idiot, mais ça peut m’empêcher de dormir. Je ne le cacherai pas : c’est la façon dont la reconnaissance est accordée aujourd’hui. Je déteste comment tout tourne autour de l’audience, mais je réalise aussi que j’ai besoin de prendre part à cette culture. Instagram peut aussi te donner un accès formidable, bien sûr. Ça nous a apporté beaucoup de positif. J’ai rencontré des clientes exceptionnelles de cette façon : l’une d’entre elles nous a même invités à faire une vente privée dans sa maison en Amérique et ça a été fantastique.

On s’attend à une vision claire de la part d’un créateur; beaucoup de gens se tournent vers la mode pour être rassurés. Parfois, ils ne savent tout simplement pas ce qu’ils veulent et le rôle du designer est de dire : « Voilà ce qui est bon pour vous. » Mais je suis un designer très intuitif, je ne sais pas tout le temps pourquoi je fais ce que je fais, alors quand les gens se ruent vers moi après le défilé pour me demander mes références, je ne sais pas toujours quoi dire. Je ne travaille pas avec de grands concepts, je suis intéressé par la coupe, la couture, le drapé, la structure et la silhouette. Je suis un couturier. Je suis inspiré par les gestes et le mouvement. La manière dont une femme zippe le dos de sa robe, la façon dont elle monte à vélo, parle ou fume. Ça me prend du temps à absorber et conceptualiser ce que je fais. En tant que designer, tu as cet unique moment, le défilé, qui est bouclé en quinze minutes, et après tu as une autre dizaine de minutes pour t’expliquer aux journalistes. L’idée du succès en mode aujourd’hui ne fait pas tout le temps de place pour quelqu’un comme moi. Je doute beaucoup, je ne suis pas toujours certain. C’est normal; je pense que la majorité des gens sont comme ça. Mais le système n’est pas fait pour en tenir compte.

Qu’est-ce que je fais ici, quelle est ma raison d’être? C’est une question tellement importante. Ça aide à clarifier pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Je me rappelle cet été, j’étais sur un pont à Paris prenant part à une manifestation environnementale. La police nous gazait et j’avais peur. Je me disais en moi-même : je suis un créateur de mode, qu’est-ce que je fais ici? Mais non. Les décisions que j’ai prises sont les bonnes. C’est ce que je me dois de faire. Je ne peux pas vraiment l’expliquer. Mais de me poser cette question encore et encore m’aide à définir qui je suis. C’est le point d’origine, quand toutes les possibilités qui te sont ouvertes se mettent à vibrer et tu choisis activement où tu veux aller et ce que tu veux faire. Le doute est essentiel à la créativité.

Anja Aronowsky Cronberg a fondé Vestoj en 2009, une plateforme dédiée à la pensée critique sur le monde de la mode. Aujourd'hui, elle vit à Paris d'où elle édite le journal académique annuel Vestoj, alimente le site web Vestoj et anime les Salons Vestoj en direct. Elle continue de produire sa plateforme originale sous le parrainage partiel du London College of Fashion, institution avec laquelle elle collabore à des travaux sur la théorie et la pratique de la mode comme membre de recherche senior.